Hommage à Diderot au travers de son roman « Jacques le fataliste ».

Bien que roman posthume, le roman de Diderot est néanmoins parvenu jusqu’à nous. C’est sans doute parce qu’il est dans l’histoire du roman, comme « Tristram Shandi » de Lawrence Sterne, isolé.

De la comparaison de ses deux romans du18è, Kundera en retient une dissemblance plutôt que des ressemblances (sujet, traitement de situations nombreuses et guidant le récit, usage du dialogue…). Selon lui, ce qui les distingue, c’est le rythme d’écriture. « Sterne est lent, sa méthode est celle de la décélération … Diderot est rapide ; sa méthode est celle de l’accélération … » En somme et selon Kundera, ils sont antagonistes dans l’intention expressive.

La lecture du roman de Diderot se fait sur un mode rapide, au fil des situations dialogiques variées, des ruptures de ton, des flash-back, etc. Le ton vif et le rythme rapide de l’écriture se présente comme le contrepoint stylistique de la marche lente du cavalier et de son serviteur ; la marche provoquant dans le récit ruptures et avancées.

Le récit est composé des dialogues de cinq narrateurs incluant Diderot lui-même ; il n’a de cesse tout au long des récits d’interpeler le lecteur sur ses envies, les dénouements attendus, etc ; le lecteur ainsi idéalisé est associé aux dialogues. « Le roman se présente comme une immense conversation à haute voix ». Le texte s’apparente bien à un dialogue entre plusieurs interlocuteurs. Il est décousu quand plusieurs interlocuteurs discutent ; on prend une histoire débute à un point donné, est interrompue par une autre, et reprise plus loin.

De la présentation du roman par Kundera, je retiendrai encore ce passage :  » Diderot crée un espace jamais vu avant dans l’histoire du roman : c’est une scène sans décor ; d’où sont-ils venus ? On ne sait pas. Comment s’appellent-ils ? Ça ne nous regarde pas. Quel est leur âge ? Non, Diderot ne fait rien pour nous faire croire que ses personnages existent réellement et dans un moment déterminé. » Pour Kundera, Diderot avec Jacques le Fataliste se refuse à « l’illusion réaliste et à l’esthétique du roman dit psychologique. » Le lecteur est d’emblée plongé dans un récit de récits dont les démêlés lui appartiennent. Le roman, en effet, ne propose pas une fin mais trois. C’est au lecteur de choisir le dénouement des histoires d’amour de Jacques. Il préfigure en quelque sorte les romans actuels dit participatifs ou interactifs le lecteur est chargé de choisir le cours d’une histoire. (Bien que Diderot ne soit pas inscrit dans l’histoire de la lecture interactive, ce roman n’en est pas moins visionnaire dans son implication du lecteur.)

À propos de son expérience littéraire du roman de Diderot, seconde partie de l’ouvrage.

Kundera souligne qu’il fait une « variation » de « Jacques le Fataliste ». Cette variation est à considérer sous l’aune d’un hommage au littérateur du 18è. Il souligne qu’il préfère le terme de « variation » à celui de « adaptation ». Car, il varie le texte en variant le rythme décriture. Il ne réécrit pas (« rewriting » cité en anglais dans le texte) le roman de Diderot. Il n’en modifie pas la structure interne. Il en varie les contextes, le vocabulaire, et intensifie son rythme. Il varie en somme les intentions expressives. Kundera a saisi que le théâtre de Diderot se logeait dans le rythme donné au texte : la ponctuation, les phrases courtes et les surprises narratives exposant le texte sous forme d’actes courts ou scénettes.

Kundera prend une place dans le récit en tant que narrateur comme Diderot. Il en change néanmoins l’adresse. Il ne s’adresse pas en effet à un lecteur mais à un spectateur. Ce n’est plus «  »que lisez vous » mais « que regardez vous ». Diderot interpelle pour la première fois le lecteur dans son roman ainsi : « Vous voyez lecteur que je suis en beau chemin et qu’il ne tiendrait qu’à moi de vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, le récit des amours de Jacques…. » Le narrateur omniscient a bien ici le pouvoir de décision du déroulé du récit. Quelle est donc la place du lecteur ? Celle que lui donne le narrateur ? Kundera commence ainsi sa pièce : « Jacques, discrètement : Monsieur… (désignant le public à son maître:) Qu’ont ils tous à nous regarder ? Le maître, il tressaille et rectifie ces habits, comme s’il redoutait d’éveiller l’attention par une négligence vestimentaire : Fais comme s’il n’y avait personne. Jacques, au public : Vous ne voudriez pas regarder ailleurs ? Bon, alors, Qu’est-ce que vous voulez ? D’où est-ce que nous venons ? …… » Ces mots indiquent aussi que le spectateur est face à une illusion. Les acteurs énoncent qu’ils feintent ici de ne pas voir les spectateurs. Ce changement de perspective fait donc du texte de Kundera une pièce en trois actes, d’où le titre.

Tout au long des 3 actes, il donne des indications scéniques. Il indique des accessoires tels que tables, chaises bien qu’il ne cite que ceux nécessaires à l’action ou pour indiquer au spectateur s’ils sont dans des espaces intérieur ou extérieur. Les objets, les costumes ont aussi été choisis pour donner une impression d’intemporalité ; Kundera dit on est « un peu au 18è et un peu au 20è » ; il s’agit de maintenir ce qui se joue devant eux dans une indécision d’époque.