1.

Il est des auteurs qui ne vous quittent pas. Sans savoir, leurs pensées sont toujours là. Il en est ainsi de Denis Diderot, et de son roman « Jacques le fataliste ». La vivacité du ton, la présence du narrateur dans les dialogues, le partage de la conscience d’être lue, le rythme de l’écriture dialoguée ne peuvent que retenir notre attention en ces temps d’hyperprésent. En lisant Milan Kundera et son hommage au philosophe des lumières et au moyen de ce roman, force est de constater que sa pensée porte en écho mon expérience de lectrice. Ce qui suit, sont donc mes notes de la lecture de cet essai et adaptation de Jacques le fataliste au théâtre par Kundera.

Kundera prend soin de poser le roman de Diderot dans son contexte d’apparition ainsi que dans l’œuvre du philosophe. Tout d’abord, ce roman (parvenu jusqu’à nous) a été publié à titre posthume. Ensuite, il est dans l’histoire du roman, comme « Tristram Shandi » de Lawrence Sterne, isolé. En comparant ces deux ouvrages singuliers, Kundera en retient une dissemblance plutôt que des ressemblances. Pourtant, ils en partagent de nombreuses : le sujet, plusieurs récits en un, usage du dialogue.Leur dissemblance, il l’identifie dans le rythme d’écriture. « Sterne est lent, sa méthode est celle de la décélération … Diderot est rapide ; sa méthode est celle de l’accélération … » En somme et selon Kundera, ils sont antagonistes dans l’intention expressive. Il est vrai que la lecture du roman de Diderot se fait sur un mode rapide, au fil des situations dialogiques variées, des ruptures de ton, des flash-back, etc. Ce ton vif et ce rythme de l’écriture se présente comme le contrepoint stylistique de la marche lente du cavalier et de son serviteur ; la marche et ses arrêts provoquant dans le récit, ruptures et avancées. Le récit est composé des dialogues de cinq narrateurs incluant Diderot lui-même ; il n’a de cesse tout au long des récits d’interpeler le lecteur sur ses envies, les dénouements attendus, etc ; le lecteur ainsi idéalisé est associé aux dialogues. Le texte s’apparente, selon Kundera, à une « immense conversation » avec des ruptures, des dénouements surprenants, etc. Une histoire débute en effet à un point donné, puis s’en trouve interrompue par une autre, puis reprise, et ainsi de suite. Le lecteur est d’emblée plongé dans un récit de récits dont les démêlés lui appartiennent. Le roman, en effet, ne propose pas une fin mais trois. C’est au lecteur de choisir le dénouement des histoires d’amour de Jacques. Il préfigure en quelque sorte les romans actuels dit participatifs ou interactifs où le lecteur est chargé de choisir le cours d’une histoire. (Bien que Diderot ne soit pas inscrit dans l’histoire de la lecture interactive, ce roman n’en est pas moins visionnaire dans son implication du lecteur.)


De la présentation du roman par Kundera, je retiendrai encore ce passage :  » Diderot crée un espace jamais vu avant dans l’histoire du roman : c’est une scène sans décor ; d’où sont-ils venus ? On ne sait pas. Comment s’appellent-ils ? Ça ne nous regarde pas. Quel est leur âge ? Non, Diderot ne fait rien pour nous faire croire que ses personnages existent réellement et dans un moment déterminé. » Pour Kundera, Diderot avec Jacques le Fataliste se refuse à « l’illusion réaliste et à l’esthétique du roman dit psychologique. » Même si Jacques et son maitre sont les personnages qui nous tiennent du début à la fin de la lecture, nous n’en savons pas beaucoup plus de leurs histoires personnelles. En adoptant ce système narratif, Diderot met l’accent sur la dimension de l’expérience plutôt que sur le vérisme des scènes. ce qui sied à une écriture vive.


2.

Dans la seconde partie de son ouvrage, Kundera donne à lire son appropriation du texte de Diderot, Jacques le fataliste. Il insiste sur l’idée qu’il fait de sa« variation », un hommage au littérateur du 18è. Il souligne qu’il préfère le terme de « variation » à celui de « adaptation ». Il ne réécrit pas (« rewriting » cité en anglais dans le texte) le roman de Diderot. Il n’en modifie pas la structure interne. Il en varie les contextes, le vocabulaire, et intensifie son rythme. Il varie en somme les intentions expressives. Kundera a saisi que le théâtre de Diderot se logeait dans le rythme donné au texte : la ponctuation, les phrases courtes et les surprises narratives exposant le texte sous forme d’actes courts ou scénettes.


Kundera prend une place dans le récit en tant que narrateur comme Diderot. Il en change néanmoins l’adresse. Il ne s’adresse pas en effet à un lecteur comme Diderot mais à un spectateur. Ce n’est plus « que lisez-vous » mais «que regardez-vous ». Diderot interpelle pour la première fois le lecteur dans son roman ainsi : « Vous voyez lecteur que je suis en beau chemin et qu’il ne tiendrait qu’à moi de vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, le récit des amours de Jacques…. » Le narrateur omniscient a bien ici le pouvoir de décision du déroulé du récit, et il le dit. Le lecteur n’a pas d’autres choix que de le suivre. Kundera commence ainsi sa pièce : « Jacques, discrètement : Monsieur… (désignant le public à son maître:) Qu’ont-ils tous à nous regarder ? Le maître, il tressaille et rectifie ces habits, comme s’il redoutait d’éveiller l’attention par une négligence vestimentaire : Fais comme s’il n’y avait personne. Jacques, au public : Vous ne voudriez pas regarder ailleurs ? Bon, alors, Qu’est-ce que vous voulez ? D’où est-ce que nous venons ? …… ».

Tout au long des trois actes de sa reprise du roman de Diderot, Kundera prend soin de donner des indications scéniques comme des accessoires tels que tables, chaises. Il ne cite que ceux nécessaires à comprendre le contexte. Le décor ici, comme dans le roman, est secondaire à l’action. Les objets, les costumes qui ont été choisis pour la représentation de cette pièce en 3 actes de Kundera ont une impression d’intemporalité. En choisissant des objets courants comme table et chaise, il est plus facile de dégager le récit d’un ancrage formel propre à une époque. Kundera a cherché à faire en sorte qu’en regardant sa pièce le spectateur se dise : on est « un peu au 18è et un peu au 20è » ; il s’agit de maintenir ce qui se joue devant les spectateurs dans une indécision d’époque.